
Le phénomène El Niño est de retour dans le Pacifique tropical, et les scientifiques surveillent son évolution avec attention. Plusieurs indicateurs laissent entrevoir un épisode particulièrement puissant d’ici la fin de l’année. Un événement naturel récurrent, mais dont les effets pourraient être amplifiés par le réchauffement climatique et se faire sentir bien au-delà de l’océan Pacifique, jusque sur les marchés agricoles mondiaux.
Quelque chose est en train de se jouer dans les eaux équatoriales du Pacifique. Depuis plusieurs semaines, les températures de surface y grimpent rapidement, tandis qu’une importante masse d’eau anormalement chaude s’accumule sous la surface. Pour de nombreux météorologues, peu de doute subsiste : El Niño est en train de s’installer. « On a déjà des mesures qui montrent qu’un épisode El Niño se met en place », explique Josué Gehring, météorologue à MétéoSuisse. « Les prévisions saisonnières montrent qu’il va se renforcer, jusqu’à atteindre des anomalies de température de surface de 2 à 4 °C plus chaudes que la norme. Cela indique qu’on aura un épisode fort, même s’il reste de l’incertitude quant à son intensité exacte. »
Selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), la probabilité qu’un épisode El Niño se développe dans les prochains mois est estimée à environ 80 %. Certains services météorologiques et certains médias évoquent même un possible « super El Niño », c’est-à-dire un épisode dépassant le seuil des +2 °C dans le Pacifique équatorial — un niveau atteint seulement lors de quelques événements majeurs depuis la fin du XIXe siècle.
Un phénomène naturel aux effets mondiaux
El Niño est un phénomène climatique naturel qui naît dans l’océan Pacifique tropical, à la suite d’une modification du régime des vents, notamment des alizés. Il modifie profondément les échanges entre l’océan et l’atmosphère et perturbe les équilibres climatiques à l’échelle planétaire. « Cela amène des eaux très chaudes sur la côte pacifique de l’Amérique du Sud. C’est cela, le phénomène El Niño. Et il a des conséquences au niveau global », résume Josué Gehring. Ces conséquences varient selon les régions du monde : sécheresses marquées en Asie du Sud-Est, en Indonésie ou en Australie, pluies torrentielles sur la façade pacifique de l’Amérique du Sud et en Afrique de l’Est, perturbation de la mousson indienne ou encore épisodes de chaleur renforcée en Amérique du Nord.
En Europe, les effets sont généralement moins directs et plus difficiles à prévoir. Mais l’impact économique mondial, lui, se fait rapidement sentir.
Agriculture, prix alimentaires, énergie : l’effet domin
Pour Erwan Koch, directeur du Centre d’expertise sur les extrêmes climatiques (ECCE) à l’Université de Lausanne, les conséquences d’un épisode El Niño dépassent largement le cadre météorologique. Ces extrêmes engendrent une baisse de la production agricole, qui entraîne ensuite une hausse des prix », explique-t-il. « Typiquement, lors des phénomènes El Niño, on observe une augmentation du prix des céréales. À cela s’ajoutent d’autres facteurs géopolitiques qui fragilisent encore davantage les chaînes d’approvisionnement mondiales. Le conflit au Moyen-Orient et les tensions autour du détroit d’Ormuz créent un risque de pénurie d’engrais, ce qui pourrait encore dégrader les rendements agricoles. »
Le retour d’El Niño pourrait ainsi accentuer les tensions sur les marchés alimentaires internationaux, déjà mis sous pression par l’inflation, les crises géopolitiques et les aléas climatiques récents.
Le changement climatique comme amplificateur
Si El Niño reste un phénomène naturel cyclique, les scientifiques s’interrogent de plus en plus sur son interaction avec le réchauffement climatique d’origine humaine. À ce stade, aucun consensus scientifique ne permet d’affirmer que le changement climatique rend El Niño plus fréquent ou plus intense. Mais beaucoup estiment qu’il en amplifie les effets. «Ce sont deux effets qui s’ajoutent, souligne Erwan Koch. Le changement climatique apporte une énergie supplémentaire qui vient amplifier l’impact du phénomène El Niño et augmenter encore l’intensité des extrêmes.» Dans un monde déjà plus chaud qu’auparavant, même un épisode modéré peut ainsi provoquer des conséquences plus sévères qu’il y a vingt ou trente ans. Le climatologue britannique Adam Scaife estime d’ailleurs que les effets combinés d’El Niño et du réchauffement climatique «pourraient être plus importants que tout ce que nous avons connu par le passé».
Une incertitude majeure demeure
Malgré les signaux convergents, un paramètre essentiel reste difficile à prévoir : l’évolution des alizés dans les mois à venir. Ces vents d’est qui soufflent le long de l’équateur jouent un rôle déterminant dans l’intensité finale du phénomène. S’ils s’affaiblissent fortement, El Niño pourrait rapidement gagner en puissance. Mais s’ils se renforcent, ils pourraient au contraire freiner sa progression. L’intensité de cet événement dépendra probablement de détails comme les vents de basse altitude, que nous ne pouvons pas prévoir plusieurs mois à l’avance », rappelle Michelle L’Heureux, spécialiste du programme ENSO à la NOAA.
Le pic du phénomène est attendu entre novembre et décembre. Mais ses effets pourraient se prolonger bien au-delà, notamment sur les températures mondiales. Plusieurs climatologues estiment déjà que 2027 pourrait devenir une année record sur le plan de la chaleur globale.
Une chose semble néanmoins acquise : si El Niño confirme son intensification dans les prochains mois, ses répercussions dépasseront largement le Pacifique. Et dans un climat mondial déjà profondément transformé, chaque degré supplémentaire pourrait compter davantage que jamais.







